CHAPITRE XVII
LE MAÎTRE D’HÔTEL

Le lendemain nous prîmes quelque repos, tandis que Japp déployait une activité débordante. Il vint nous rendre visite à l’heure du thé.

Il semblait en colère :

— Je viens de commettre une bévue.

— Impossible, mon ami, dit Poirot poliment.

— Si, malheureusement. Ce… (il proféra un mot qu’on ne saurait reproduire) de maître d’hôtel m’a glissé entre les doigts.

— Il a disparu ?

— Oui. Ah ! la fripouille !

— Calmez-vous…

— Facile à dire. Mais on m’a houspillé en haut lieu !

Japp avait l’air vraiment malheureux. Poirot poussa quelques gloussements de compassion. Plus familier avec le caractère anglais, je remplis un verre de whisky et soda et le plaçai devant l’inspecteur.

— Merci, capitaine, c’est pas de refus.

Il but et poursuivit d’un ton moins tragique :

— Je n’irai pas jusqu’à affirmer que c’est lui le meurtrier. Sa fuite paraît suspecte, mais peut s’expliquer d’autre façon. Je commençais à le surveiller ; il fréquentait des boîtes de nuit de mauvaise réputation. Je le répète, c’est une vraie fripouille ! Cela explique sa fuite. Il redoutait d’être pris pour quelque autre exploit. De plus en plus, je suis persuadé que c’est miss Adams la coupable, sans toutefois en avoir aucune preuve encore. J’ai envoyé des hommes fouiller son appartement, mais ils n’ont rien découvert d’utile. Elle ne conservait aucune correspondance, à part quelques papiers d’affaires et des contrats, tous classés en bon ordre, et deux lettres de sa sœur de Washington…

— Elle était d’un caractère discret, dit Poirot. Pour nous, c’est regrettable.

— Je me suis entretenu avec la femme qui la servait. Rien à en tirer. J’ai aussi été voir son amie qui tient un magasin de mode.

— Ah ! Et que pensez-vous de miss Driver ?

— C’est une personne d’une très vive intelligence. Malheureusement, elle ne m’a été d’aucun secours ! Il m’a fallu courir partout pour découvrir en fin de compte que la demoiselle allait dîner et danser avec divers jeunes gens, dont aucun, du reste, ne lui est particulièrement attaché. Il y avait lord Edgware, Mr. Bryan Martin, vedette de cinéma, et une demi-douzaine d’autres.

« Monsieur Poirot, il ne faut pas soupçonner une complicité masculine. Nous finirons par trouver qu’elle seule a commis le crime. En attendant, je cherche le lien qui existait sûrement entre elle et la victime. Sans doute devrai-je me rendre à Paris, car le mot « Paris » était gravé sur la petite boîte en or et le défunt lord fit plusieurs séjours dans la capitale française au cours de l’automne dernier pour acquérir des antiquités et des tableaux. Je tiens ce détail de miss Carroll. Oui, il faut que j’aille à Paris. Je prendrai le bateau dès demain après-midi.

— Votre esprit énergique et plein de décision m’éblouit, mon cher Japp.

— Vous, au contraire, sombrez dans la paresse. Vous restez là, assis, en train de réfléchir… À quoi bon ? Il faut se remuer au lieu d’attendre que les alouettes vous tombent toutes rôties dans le bec !

La petite bonne ouvrit à ce moment la porte et annonça :

— Mr. Bryan Martin, monsieur. Il demanda si vous pouvez le recevoir ?

— Je vous quitte, dit Japp en se levant. Toutes les étoiles de cinéma viennent vous consulter.

— Un mot encore, dit Poirot. Comment lord Edgware a-t-il disposé de sa fortune ?

— Il a légué ses propriétés à sa fille, cinq cents livres sterling à miss Carroll… et c’est tout. Un testament des plus simple, comme vous voyez.

— Quand a-t-il été rédigé ?

— Après le départ de sa femme… voilà un peu plus de deux ans. Il ne lui accorde aucune part dans son héritage.

— Quelle rancune tenace ! murmura Poirot.

Japp sortit en nous disant : À bientôt !

Bryan Martin entra. Vêtu de façon impeccable, c’était réellement un beau spécimen d’homme, mais il avait l’air sombre.

— Excusez-moi d’avoir tardé à revenir vous voir, monsieur Poirot. Je crains d’avoir abusé de votre temps pour rien.

— Vraiment ?

— Oui. J’ai vu la dame dont je vous ai parlé. Elle refuse catégoriquement de vous mettre dans le secret. Je regrette vivement de vous avoir dérangé.

— Cela ne fait rien. Je m’y attendais.

— Hein ? fit l’acteur surpris. Vous savez donc de quoi il s’agit ?

— Pas exactement, monsieur Martin, mais un détective bâtit toujours des hypothèses. Si elles se réalisent… alors il conclut.

— Pourrai-je connaître vos conclusions ?

— Autre principe : un détective doit se taire. Je vous dirai simplement que je me suis formé une opinion dès que vous m’avez parlé de l’homme à la dent en or.

— Vous m’étonnez de plus en plus. Où voulez-vous en venir ? Si vous consentiez seulement à me donner quelques explications ?

Poirot sourit et hocha la tête.

— Changeons de conversation.

— Si vous le voulez, mais d’abord veuillez me dire combien je vous dois.

Poirot agita la main.

— Pas un sou ! Je n’ai rien fait pour vous. Et lorsqu’un cas m’intéresse, j’écarte la question d’argent.

— Je n’ose insister, dit l’acteur un peu gêné.

Et après un silence il demanda :

— N’est-ce pas un inspecteur de Scotland Yard que j’ai rencontré il y a un instant dans l’escalier ?

— Si, l’inspecteur Japp.

— Je ne l’ai pas reconnu sur le moment. Il est venu me voir pour m’interroger sur la pauvre Carlotta Adams.

— Vous la connaissiez bien ?

— J’ai été son camarade d’enfance en Amérique, mais depuis je l’ai à peine vue. Cependant sa mort m’a fait beaucoup de chagrin. Elle était charmante. Je ne comprends pas son suicide. Il est vrai que je ne sais rien de ses affaires personnelles. Je l’ai dit à l’inspecteur.

— Je rejette, pour ma part, la version du suicide, déclara Poirot.

Il fit une pause et ajouta :

— Ne trouvez-vous pas que le mystère de la mort de lord Edgware se complique ?

— C’est vrai. Mais, monsieur Poirot, maintenant que Jane est tout à fait hors de cause, soupçonne-t-on quelqu’un d’autre ?

— Oui. Il y a du moins de fortes présomptions.

Bryan Martin parut troublé.

— Sur qui ?

— Le maître d’hôtel de lord Edgware a disparu… Une fuite en de telles circonstances constitue presque un aveu.

— Le maître d’hôtel ! Vous me surprenez.

— Un fort beau jeune homme. Il vous ressemble un peu, dit Poirot avec un salut.

Bryan Martin eut un demi-sourire.

— Vous me flattez !

— Non ! non ! non ! Est-ce que toutes les femmes n’ont pas la photographie de Bryan Martin ? Est-il indifférent à une seule ?

— Vous exagérez, dit l’acteur en se levant. Merci encore, monsieur Poirot. Excusez-moi de vous avoir dérangé.

Il nous serra la main.

Dévoré par la curiosité, j’interrogeai Poirot dès que notre visiteur eut refermé la porte derrière lui.

— Poirot, vous attendiez-vous, en réalité, qu’il renoncerait à approfondir l’histoire de ces filatures en Amérique ?

— Vous me l’avez entendu dire, Hastings.

— Mais alors ?

— Eh bien, vous devez savoir qui est la mystérieuse jeune fille de qui il a dû prendre l’avis ? Mon ami, j’ai ma petite idée. Comme je l’ai déjà dit, elle m’est venue en entendant parler de la dent en or, et si mon hypothèse se justifie, je sais qui est la jeune fille et pourquoi elle a dissuadé Bryan Martin de se confier à moi. Vous en seriez au même point si vous essayiez de faire usage de votre cerveau.

 

Le Couteau sur la nuque
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